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Les rondes paysannes




Les rondes paysannes constituent l’une des institutions principales du monde rural péruvien. Pensées à l’origine comme des structures communautaires d’auto-défense, elles contribuent aujourd’hui au maintien des traditions andines d’organisations collectives ainsi qu’à la diffusion et à la défense de concepts plus modernes tels que la démocratie et les droits de l’homme. Les rondes paysannes font leur apparition dans les années 70 dans la région de Cajamarca en réaction aux vols de bétails , organisés par les propriétaires terriens et aggravant l’appau-vrissement de petits paysans déjà fortement touchés par la crise économique. Dans les années 80, à l’initiative des partis politiques (de gauche notamment) désireux d’utiliser ces organismes comme plate-forme propagandiste, le mouvement s’étend aux communautés paysannes du Sud des Andes. A la même époque sa capacité d’organisation, sa représentativité locale lui permettent d’élargir son champ d’action à la prise en charge des affaires d’intérêt communal autres que judiciaires. L’influence croissante des rondes paysannes va conduire l’Etat à les reconnaître (loi du 7/11/1986). Leurs objectifs sont définis comme suit : "la défense de leurs terres, de leurs bétails et de leurs biens, la coopération avec les autorités pour éradiquer tout délit", la prévention et la lutte contre les conduites anti-sociales et la résolution des conflits internes d’ordre civil. Au début des années 1990, l’Etat est à l’origine d’une nouvelle mutation des rondes dans la région de la Sierra centrale, mutation qui, nous le verrons, provoquera, sinon la division du mouvement, du moins une grande confusion en son sein. Les organismes alors désignés par le terme de comités d’auto-défense, vont être utilisés dans la lutte contre le Sentier Lumineux, pour infiltrer les groupes subversifs concentrés en milieu rural. Cet intérêt stratégique porté par l’Etat aux groupements communaux paysans, légalement reconnu par le décret de novembre 1991, va provoquer une grande confusion au sein du mouvement. De fait, les plus anciennes rondes, créées de manière totalement autonome, sans intervention étatique de quelque sorte, vont relever d’une réglementation similaire à celle des comités d’auto-défense, intimement liés aux forces armées. Alors que les premières sont des structures permanentes dont la philosophie d’action est motivée par la seule défense des intérêts de la communauté et la recherche de la paix sociale, les secondes sont transitoires et ne servent le développement socio-économique que dans la mesure où celui-ci n’entre pas en conflit avec les intérêts politiques et militaires de la pacification. Par ailleurs, les comités d’auto-défense se sont vus dotés - du fait de l’autorisation qui leur est faite de détenir et d’user d’armes - de pouvoirs largement supérieurs à ceux des autorités locales et communales, alors même que les rondes paysannes n’ont aucune possibilité d’accès à quelques aides gouvernementales d’appui au développement. En conséquence, nombreuses sont celles qui vont accepter de se soumettre au statut particulier des comités de défense pour obtenir le soutien financier de l’Etat. La philosophie originelle des rondes paysannes pacifiques, démocratiques et autonomes a donc largement pâti au fil des années de l’intervention et de la réglementation étatiques. Par ailleurs, ces institutions paysannes se sont heurtées à un contexte socio-politique nettement défavorable au libre épanouissement des droits de l’homme. La crise économique, l’ajustement structurel, la libération des terres ont fortement contribué à l’augmentation de la pauvreté dans les campagnes. Celle-ci s’est accompagnée de la marginalisation et de l’exploitation du paysan dans la société péruvienne. Citoyen de seconde zone, sa voix n’a aucun poids sur l’orientation politique et économique du pays. La récupération militaire des rondes paysannes, la création des comités de défense et l’établis-sement d’une législation trop imprécise, vont par ailleurs troubler le regard porté sur ces structures dont on ne distingue plus trop les raisons d’être, les origines. Elles vont transformer les plus vulnérables (Sierra Centrale) en cibles privilégiées des guérilleros du Sentier Lumineux. Enfin, le "programme" politique de ces organisations est bien souvent inexistant ou trop flou, au grand bénéfice de leur dirigeants transformant les rondes en instrument de domination. Quelles alternatives trouver aujourd’hui pour rétablir les rondes paysannes dans leurs prérogatives originelles : la défense des intérêts et des droits de leurs membres ? Les rondes paysannes vont tout d’abord s’affirmer comme le système principal de résolution des conflits en milieu rural, se substituant progressivement à l’Etat incapable de remplir ses devoirs et assurer au paysan l’accès à un réel système juridique. L’intérêt de ce système est double. D’une part parce qu’il s’appuie sur un mécanisme démocratique au sein duquel le pouvoir décisionnel n’est pas concentré dans les mains de quelques juges, mais partagé par la collectivité toute entière. D’autre part, parce qu’il applique des sanctions dites éducatives (travail communal) dont l’objectif n’est pas de punir mais de réintégrer pleinement le délinquant à la communauté. A noter que ce système a été officiellement reconnu par l’art. 149 de la Constitution péruvienne de 1993, jetant au demeurant les bases d’une collaboration entre justice communautaire et justice officielle. Les rondes paysannes vont par ailleurs soutenir et impulser des opérations de développement communal (protection de l’environnement, mise en oeuvre et coordination de projets de développement communal avec des ONG), renouant ainsi avec leurs fonctions initiales, et renforçant leur légitimité aux yeux des populations. Il est toutefois important de souligner que les rondes seules n’ont pas la capacité de se substituer à l’Etat, et qu’elles ne peuvent qu’appuyer et favoriser des opérations de développement qui ont besoin par ailleurs de l’encadrement du pouvoir central. Dans les régions où les rondes paysannes ont retrouvé leur capacité organisationnelle et leur légitimité, la paix social et l’ordre interne ont pu être obtenus au détriment des groupes subversifs. Ces organisations ont donc large-ment contribué à la pacification du pays et à la diffusion de la démocratie.


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Mots-cl�s Comité de défense - Communauté villageoise - Droits de l’homme - Etat - Justice - Justice communautaire - Mobilisation communautaire - Pays andin - Paysan - Pratique alternative du droit -

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