Pour une théorie de la médiation ... ?




Dans son ouvrage"La dynamique de la médiation" Jean- François Six, prêtre et philosophe, s’intéresse au devenir de la médiation et en présente une théorie. Selon lui, la médiation devrait ouvrir "un espace de créativité personnelle et sociale, une mise en oeuvre de citoyenneté" dans les secteurs qu’elle investit : la famille, l’école, l’entreprise, la santé, la justice, la ville, l’administration, les services publics, etc. Mais cet avenir prometteur vers l’émergence d’une réelle dynamique de société serait cependant conditionné par d’une part, le respect de la coexistence de deux types de médiation, l’une "institutionnelle", et l’autre "citoyenne" ; d’autre part, la disparition des pratiques issues de la conception américaine de la médiation au profit de la théorie (prônée par l’auteur) d’une "véritable médiation". Le dualisme de la médiation s’opère à plusieurs niveaux : l’origine, le mode d’action, le rapport au temps voire à l’espace ; distinctions de deux types de médiation dont le dénominateur commun est de "susciter des liens", de renouer un dialogue. La "médiation institutionnelle" - comme son nom l’indique - est créée par une institution. Elle vient d’en haut. Un organisme désigne une personne qui, essentiellement grâce à ses compétences techniques, peut apporter une solution à un différend opposant l’institution à l’usager de ses services ou à son client. Aujourd’hui, le nombre d’entreprises, d’admini-strations, de services publics qui s’attribuent un médiateur dans leur personnel va croissant. Le système judiciaire n’est pas non plus étranger à cette pratique : un médiateur judiciaire (consacré par la loi n° 95-125 du 8 février 1995) peut être nommé par le juge, préalablement au jugement d’un litige, pour tenter de parvenir à un règlement amiable entre les parties. Si ce foisonnement répond à un véritable besoin d’améliorer des relations et d’éviter les contentieux, il correspond également à une volonté de l’institution de se donner "une meilleure image de marque", voire de fidéliser ses clients. De sorte que le médiateur institutionnel doit être rentable et fournir une solution rapidement. En outre, les risques de bureaucratisation ou même de politisation ne sont pas négligeables : représentant un certain pouvoir de fait, il peut être tenté d’en abuser (et de devenir "un juge-bis" par exemple) contrairement à la nature d’une fonction qui se doit d’être indépendante vis-à-vis des deux parties. Tâche difficile pour le médiateur institutionnel et plus accessible au médiateur citoyen. La "médiation citoyenne" naît de l’initiative d’une ou plusieurs personnes privées le plus souvent constituées en association loi 1901 - considérée comme la forme juridique la plus adaptée à cet objet eu égard à l’autonomie qu’elle implique (en principe). En s’appuyant sur ses capacités personnelles et les ressources propres aux deux parties en différend, ce citoyen-tiers les incite à dégager par leurs propres moyens une issue à leur(s) problème(s). Il n’est pas un arbitre qui tranche ou un expert qui fournit une aide technicienne "exogène" ; il doit prendre le temps et le recul nécessaires pour retisser des liens distendus ou inexistants dans la famille, le voisinage, le quartier, l’école... Les exemples d’associations, le plus souvent spécialisées vers l’un ou l’autre de ces secteurs, sont nombreux. Qu’elle soit institutionnelle ou citoyenne, chaque type de médiation a sa légitimation propre et ne doit pas empiéter sur l’autre mais au contraire cohabiter. Afin d’organiser cette concertation par une confrontation des pratiques respectives de chacun a été créé, en juillet 1995, le Haut Conseil de la Médiation (promu par le Père Six). Ce lieu d’échanges devrait ainsi contribuer à une mise en mouvement de la médiation et éviter qu’elle s’enlise dans la vision anglo-saxonne qui la "réduit" à une simple résolution de conflits". Les critiques virulentes formulées à l’encontre de "la médiation à l’américaine" s’appuient sur plusieurs motifs : - Issue d’une autre culture notamment empreinte de "manichéismes", de "puritanisme religieux", la médiation participerait ainsi à "la lutte du bien contre le mal" en contribuant au rétablissement d’une harmonie générale. Vision simpliste qui idéalise la médiation... - Importée en France pour pallier aux urgences liées à la dislocation du tissu social et à sa perte de régulation naturelle qui s’exerçait avant au sein de familles élargies, de petits villages ...et face à l’inefficacité d’un appareil judiciaire surchargé, la médiation est apparue comme le remède magique pour désengorger les tribunaux et résoudre les conflits. Mais ces avocats ou psychologues qui, "formés" à l’école américaine, s’improvisent médiateurs, se cantonnent semble-t-il à une relation "binaire" à laquelle ils sont habitués, un face à face avec les personnes en conflits. L’objectif est de répondre ponctuellement à une urgence et d’apporter un secours dans le court terme qui, s’il est nécessaire, reste insuffisant pour les communautés et personnes en jeu. Par ailleurs, il ne tient pas compte des potentiels de la médiation acheminée vers une impasse : guérir plutôt que prévenir. - Récupérée par certains praticiens qui l’utilisent et la "dénaturent" pour remettre en cause les formes traditionnelles d’autorité, la médiation peut même devenir dangereuse selon le Père Six. Il vise ici plus particulièrement les acteurs et partisans des boutiques de droit et de médiation. Partant de ce que les systèmes judiciaire et disciplinaire classiques sont inadaptés en particulier parce que "infantilisant" et aboutissent toujours à une pérennité du conflit entre un "vainqueur" et un "vaincu", ils mettent en avant la thèse selon laquelle la médiation offre aux parties une "justice alternative". Celle-ci leur permet de se réapproprier leur conflit -ce dont le Père Six n’est pas convaincu affirmant que "l’approche gestionnaire a prévalu sur l’approche communautaire" en pratique- et de se placer dans une position plus positive de dialogue grâce à la reconnaissance d’un tiers, un habitant du quartier par exemple pour aider à régler un problème de voisinage. L’auteur juge cette thèse dangereuse à plusieurs titres, en particulier : - par la recherche d’un compromis à tout prix, elle occulte la sanction de la règle de droit, donc encourage les comportements condamnables et ne participe pas à la prévention des litiges ; en tout état de cause la médiation ne saurait se substituer à la justice et davantage quand il s’agit de délit (mais est-ce fondamentalement ce que défendent les boutiques de droit ?) - la terminologie employée ("justice alternative", "boutique de droit et de médiation") entretient une confusion autour de ce que sont la médiation et le médiateur et ne les sert pas pour exister en tant que tel. La théorie de Jean-François Six se fonde sur le postulat suivant : le médiateur doit avoir une identité, une éthique et une formation qui lui sont propres. Si, par nature, la médiation ne se réfère pas à des normes externes, elle ne peut cependant se dérouler sans "règle du jeu", sans une certaine déontologie. Un code et une charte de la médiation élaborée en 1992 par le Centre National de la Médiation -présidée par J.-F. Six- invite les associations signataires à en inspirer leurs pratiques. Ainsi, le médiateur doit pouvoir discerner ce qui ressort ou non de son champ de compétences, par exemple, limité à celui fixé par l’organisme qui l’a créé s’il est "institutionnel". Le médiateur n’est ni un psychologue, ni un juriste, ni un assistant social, ni un médecin, ni un représentant de l’Etat, ni un expert si ce n’est un "expert" de la relation dont la qualité première est son indépendance. Celle-ci est indispensable à l’exercice de sa fonction de "tiers" et permet d’éviter toute confusion, en premier lieu dans l’esprit de ceux qui s’engagent dans une médiation. Cette neutralité du médiateur l’enjoint à la confidentialité et au secret. Ainsi, il ne devrait pas être de son ressort -contrairement à ce que prévoit la loi- de transmettre au juge le résultat de la médiation (les parties étant assez responsables pour le faire elles-mêmes). Insister sur ce que n’est pas le médiateur permet également de ne pas le confondre avec ces professions qualifiées de "binaires" par l’auteur et qui s’inscrivent dans une relation duale (hiérarchisée ? inégale ?). Alors que le propre du médiateur est d’instaurer un espace intermédiaire entre deux personnes ou deux groupes, il ouvre une troisième dimension, introduit du "ternaire" à même de rééquilibrer la balance. Dans cet espace, il est possible à chacun de participer, de se responsabiliser, et de construire ou "tisser" de nouveaux liens grâce à la catalyse du médiateur. Cette réussite de la médiation dépend dès lors des capacités du médiateur à instaurer le climat propice et si cela peut tenir du don inné, elle nécessite néanmoins une solide formation. Celle-ci doit viser à ce que le futur médiateur se libère du réflexe premier d’aide et d’assistance (liés à nos représentations sociales) et doit lui permettre d’acquérir les clés nécessaires (psycho-sociale, juridique, etc) à une appréhension globale des problèmes. En étant conscient de leur complexité, il se place " en amont " de la résolution du conflit et peut participer à sa prévention. C’est à ce prix et sous ces conditions que la médiation pourra perdurer et faire profiter une société en rupture de liens -voire paradoxalement à l’ère d’internet en manque de communication- d’une profonde mutation.


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Mots-clés Droit - Lien social - Médiation - Professionnalisation - Qualification professionnelle - Résolution des conflits - Théorisation -

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